Rechercher sur le site :
L'article appartient à cette rubrique :
Ressources transformaction

Les coulisses d’un pamphlet

Thomas Coutrot. Contribution au débat.

jeudi 7 septembre 2006 par Administrateur

La mondialisation néolibérale, on le sait, a été particulièrement désastreuse pour les petits paysans du Sud, confrontés à une concurrence impitoyable. Face aux effets des politiques des Etats, des organisations internationales et des firmes, la société civile internationale a réagi en favorisant l’essor du mouvement du commerce équitable. Ce mouvement, dont l’objectif initial était de développer la solidarité entre consommateurs du Nord et producteurs du Sud, est entré en résonance avec le mouvement altermondialiste à partir de la fin des années 1990.

Certains de ses acteurs (dont, en France, Artisans du Monde et Minga) ont alors choisi d’affirmer fortement des objectifs politiques élargis : non plus seulement la solidarité entre producteurs et consommateurs, mais la refonte des règles d’ensemble du commerce mondial ; non plus seulement la solidarité Nord-Sud, mais la transparence et l’équité dans l’ensemble du commerce et de l’économie, y compris au Nord. Constatant que chaque acte de consommation constitue de facto un vote pour un modèle de société, ces acteurs du commerce équitable cherchent à politiser la consommation pour en faire un levier de transformation sociale. A l’inverse, FLO (Fairtrade Labelling Organization) International, dont Max Havelaar est le représentant en France, s’est cantonnée aux objectifs initiaux du commerce équitable. En croissant et en se diversifiant, le mouvement du commerce équitable est donc entré dans une ère de controverses internes.

FLO-Max Havelaar a connu un essor rapide grâce à l’irruption de produits portant sa garantie « équitable » sur les rayons des supermarchés. D’autres acteurs du mouvement ont critiqué cette stratégie de recours à la grande distribution, dont les pratiques habituelles sont peu compatibles avec l’équité. Les polémiques ont enflé suite aux accords passés par des organisations affiliées à FLO-MH avec certaines transnationales peu réputées pour leurs pratiques équitables (Nestlé au Royaume-Uni, McDonald’s en Suisse, Dagris[1] en France...). Surtout, la prétention hégémonique de MH-France (qui se définit dans sa communication comme « le label du commerce équitable »), et sa stratégie de négociation directe avec le gouvernement (de droite) pour obtenir subventions et textes législatifs à son avantage[2], ont aggravé les tensions. Face aux dérives de MH, non seulement Minga, la plus radicale des organisations françaises du commerce équitable, mais la Fédération Artisans du Monde, partenaire de longue date avec MH dont elle utilise abondamment la garantie, ont récemment multiplié les critiques et mises en garde publiques.

C’est sur ce baril de poudre que Christian Jacquiau allume un véritable brûlot[3]. Economiste et consultant, auteur en 2000 des « Coulisses de la grande distribution », un best-seller qui dénonçait les méfaits des géants du commerce, Jacquiau est idéologiquement proche d’Attac. Dans le débat qui traverse le mouvement du commerce équitable, Jacquiau prend clairement parti pour Minga, en faveur d’une démarche qui intègre l’équité de l’ensemble de la filière commerciale (de la production à la distribution en passant par le transport et la tranformation) et concerne l’ensemble des flux commerciaux, au contraire de MH qui ne s’intéresse qu’à l’équité de la production de la matière première (café, coton, banane...) et du commerce Nord-Sud. Un positionnement exigeant et ambitieux, cohérent avec une volonté de transformation sociale profonde, voire révolutionnaire, qui n’est pas pour déplaire à l’auteur de ces lignes, lui-même partisan d’une stratégie autogestionnaire actualisée[4].

Disons le d’emblée : malgré toutes ces promesses, le livre déçoit cruellement. Certes, au long de ses presque 500 pages, on trouve une foule d’informations intéressantes, qui en apprendront sans doute même à des spécialistes. L’ouvrage repose sur un considérable travail de compilation de la documentation existante, ainsi que sur de nombreux entretiens avec des représentants des principaux acteurs du mouvement français du commerce équitable (Jacquiau ne semble cependant pas avoir enquêté hors de France, pas même auprès de producteurs du Sud). Mais l’auteur, emporté par un tempérament excessif, accumule des incongruités (j’en propose à la fin de cet article un florilège très partiel) qui mettent à mal sa crédibilité, multiplie les effets de manche et abuse de la rhétorique de la dénonciation et du scandale [5]. Dans ce réquisitoire mal ficelé, tout est pièce à conviction : ce que dit MH et ce qu’il ne dit pas, ce qu’il fait et ce qu’il ne fait pas... Au bout du compte, Jacquiau réduit le débat politique qui traverse le mouvement du commerce équitable à une lutte homérique entre le Bien (Minga) et le Mal (MH et ses alliées les transnationales). Ce débat, important pour l’avenir du mouvement et de l’altermondialisme, mérite d’être abordé de façon plus sérieuse. Reconnaissons un mérite à Jacquiau : son livre contient une telle quantité de matériau qu’on y trouve largement de quoi réfuter ses excès et poser les bonnes questions, celles qui permettent le débat.

Les vraies dérives de Max Havelaar ...

Le réquisitoire s’appuie bien sûr sur des faits réels et préoccupants. L’argument de MH pour justifier les accords avec des transnationales à la réputation douteuse (« en ignorant ces entreprises on n’a aucun espoir ni de mettre en cause leur hégémonie ni de changer leurs pratiques ») laisse entendre que le but prioritaire du commerce équitable serait de changer les pratiques des transnationales par la négociation. En ignorant les effets de système qui orientent largement les comportements des acteurs économiques. Et au risque de sacrifier au passage toute démarche de politisation des consommateurs et de pression sur les pouvoirs publics en vue d’un changement profond des règles du jeu global. De même, Jacquiau a parfaitement raison de dire que MH France trompe le consommateur en se prétendant « le label » du commerce équitable. D’abord parce qu’il existe d’autres démarches, tout aussi valables sur le plan de l’équité, que celles de MH. Ensuite parce que selon la loi française, un « label » suppose, outre un cahier des charges, la mise en place de contrôles indépendants et le recours à un organisme de certification lui-même indépendant et agréé par les pouvoirs publics, ce qui n’est pas le cas de MH[6]. On peut aussi, comme le fait Jacquiau, contester la pratique de FLO-Cert (l’organisme de certification de FLO) de faire payer à l’avance le coût de la certification aux coopératives de petits producteurs, avant même qu’elles aient commencé à vendre leur production en « équitable ». Et regretter que FLO ne s’engage pas davantage pour garantir aux producteurs labellisés des débouchés à leur production.

... ne tranchent pas le débat sur les circuits de commercialisation

En revanche il est excessivement simpliste d’expliquer ces problèmes, comme le fait Jacquiau, par le choix stratégique de MH de recourir à la grande distribution. D’autres acteurs du commerce équitable (comme Alter Eco) sont en grande surface, sans être accusés des mêmes dérives. Le choix entre circuit équitable (les Magasins du Monde, par exemple, tenus par des bénévoles et des salariés d’associations) et grande distribution n’est pas un choix entre le Bien et le Mal, mais un arbitrage entre plusieurs contraintes. Pour les militants du commerce équitable[7], la distribution en circuit équitable permet une proximité bien plus grande avec le consommateur, un travail pédagogique et politique plus approfondi. En revanche elle ne touche que des consommateurs déjà sensibilisés. Jacquiau le reconnaît (mais seulement à la page 438 !) : « en attirant l’attention sur le sort intolérable réservé aux petits producteurs du Sud, MH a contribué à attiser la curiosité des consommacteurs qui, de plus en plus nombreux, s’intéressent aux conditions sordides d’exploitation du monde paysan : au Sud, mais aussi au Nord ». Comme il le dit lui-même, « en vulgarisant le concept de commerce équitable auprès du grand public, la marque MH a amené ses détracteurs, mais aussi ses supporters, à mesurer le poids réel de l’équitable dans un produit dit ‘équitable’ : le besoin d’équité tout au long de la filière ne cesse d’augmenter » (p. 441). Autrement dit, apparaît clairement une complémentarité (certes involontaire) entre les acteurs : aux uns la vulgarisation du concept, aux autres l’approfondissement de la politisation de consommateurs déjà sensibilisés. Jacquiau insiste sans cesse sur la « concurrence » entre les différentes démarches et le caractère « déloyal » des pratiques de MH, comme si Minga et MH se battaient l’un contre l’autre sur une niche de marché étroitement délimitée : alors que les taux de croissance de 20% et plus par an du commerce équitable laissent au contraire toute latitude au développement d’initiatives très diverses, voire même objectivement complémentaires.

La « question taboue » : que gagnent les petits producteurs du commerce équitable ?

Jacquiau promet au chaland des révélations sensationnelles. « Combien gagnent vraiment les petits producteurs pauvres qu’il est censé défendre ? Répondre à cette question, taboue, c’est éclairer d’un jour cru un aspect que certains, ‘commerçants de la bonne conscience’, aimeraient tenir secret » (p. 14 et 4è de couverture).

En fait de révélations, « l’enquête » se limite à reprendre les chiffres présentés par... Max Havelaar. « Sur le 1,20 euro réclamé pour un café dégusté debout au comptoir d’un bistro parisien, à peine 0,0038 euros (0,32% du prix payé par le consommateur) va au producteur pour un café classique non équitable. (...) Si l’on utilise du café non équitable pour préparer la même tasse de café, la part réputée être pour l’équitable sera de 0,0116 euro ». En retirant de cette « somme » (les guillemets sont de Jacquiau...) « la rémunération du transitaire, celle de la coopérative, de la trilladora (machine à trier les grains), du transporteur amont, de l’exportateur... », « à peine 0,0078 euro revient au paysan, selon les propres chiffres de Max Havelaar ! » (p. 23). Et le lecteur de s’indigner : comment MH veut-il que le petit paysan vive avec 0,0078 euro ? L’imposture est démasquée.

Toutefois, si l’on compare ce qui est comparable - les prix FOB (Free on board) des cafés « non équitable » et « équitable » , soit respectivement 0,0038 et 0,0116 euros - il faut bien constater que le second représente trois fois le premier. Autrement dit, « selon les propres chiffres de Max Havelaar », le café équitable rapporte trois fois plus au petit producteur que le café non équitable[8].

Loin d’être une « question taboue », la rémunération des petits producteurs de café équitable est au contraire assez bien connue. Personne, pas même les fondateurs de MH, Franz van der Hoof et Niko Rozen, ne prétend qu’elle soit mirifique : « nous avons récemment calculé que le revenu des petits producteurs de café de Cayopetec et des autres villages s’élève à présent à 2 dollars par jour environ. C’est une amélioration notable si on la compare au 80 cents d’avant la création d’UCIRI (la coopérative fondée au Mexique par van der Hoof et l’une des vitrines de MH, TC). Pourtant le petit producteur de café, avec ce salaire journalier, est encore loin du salaire minimum de 3,30 dollars en vigueur à Mexico » [9].

Mais ces améliorations, dont chacun s’accorde à dire qu’en moyenne elles sont réelles mais modestes, ne satisfont pas Jacquiau, qui ose une phrase incroyable : « tout cela repose sur le fait que trois fois rien (la rémunération du producteur incluse dans le prix d’un paquet de café), même multiplié par deux, cela ne fait toujours que pas grand chose » (p. 333). Vu depuis le comptoir d’un bistro parisien, sans doute ; mais la perception des paysans concernés est probablement assez différente.

Ajoutons que, comme le remarque Jacquiau à plusieurs reprises, l’amélioration des revenus des membres des coopératives certifiées « équitables » dépend très largement de la part de leur production qu’ils peuvent écouler en équitable : si celle-ci est majoritaire (ce qui est loin d’être le cas général), leurs revenus peuvent en effet doubler. S’ils sont au contraire obligés de vendre une grande partie au prix du marché, « non équitable », l’amélioration n’est que modeste. Mais comment assurer des débouchés suffisants à un nombre significatif de paysans (FLO indique qu’1 million de personnes bénéficient de sa garantie) sans recourir à la grande distribution ? Personne n’a pour l’instant trouvé la réponse[10].

Contrôle indépendant ou partenariat ?

Sur la question délicate de la certification et du contrôle des pratiques, Jacquiau est à nouveau excessif et incohérent. Il reproche à FLO de ne pas faire certifier et contrôler sa garantie par un organisme indépendant. « Le ‘certificateur’ non indépendant est écartelé entre le choix d’exercer des contrôles rigoureux, susceptibles de le conduire au refus de labellisation des produits que lui soumettent des opérateurs n’offrant pas de garanties suffisantes, et cet autre choix, celui de développer le volume des affaires qu’il traite » (p. 111). Il accuse en outre FLO d’avoir encore « ajouté de la confusion à la confusion » en créant en 2003 une filiale à 100%, FLO-Cert, destinée à certifier les coopératives de producteurs et à superviser les tâches de contrôle de la bonne application du cahier des charges. FLO voulait ainsi répondre à la critique sur le manque « d’indépendance » de ces certificateurs, mais Jacquiau accuse FLO-Cert de n’être pas vraiment indépendante et de demeurer « juge et partie » (p. 110).

Apparaissent ici deux incohérences majeures. D’une part, peut-être sans le savoir, Jacquiau reprend à son compte la doctrine néolibérale de la gouvernance d’entreprise, qui prône « l’indépendance » des organismes certificateurs privés vis à vis des entreprises qu’ils contrôlent. Or, comme d’innombrables scandales (dont Enron) l’ont montré, aucune « indépendance » n’est véritablement possible entre un organisme privé et les clients qu’il contrôle, dans la mesure où une trop grande rigueur du contrôle risquerait d’indisposer ces derniers. Le dilemme reproché à FLO-Cert - contrôler rigoureusement ou perdre des marchés - ne s’applique-t-il pas aussi à un certificateur « indépendant », qui n’a pas intérêt à fâcher ses clients ? Seul un certificateur financé sur fonds publics indépendamment des résultats de ses contrôles pourrait prétendre à une réelle « indépendance ». Mais l’auteur n’évoque pas cette piste.

D’autre part, Jacquiau l’indique lui-même, FLO ne prétend pas que FLO-Cert soit indépendante autrement que juridiquement : « une relation forte et complémentaire avec FLO est la force de FLO-Cert et une condition préalable à une certification réussie. L’interaction permanente entre les différentes missions du label que sont la définition des standards, la certification, l’appui aux producteurs et la recherche de débouchés constituent une approche unique (sic) de la certification sociale » (rapport annuel 2003 de MH). C’est l’auteur qui gratifie ce texte d’un ironique « sic », tournant la position de FLO en dérision.

Celle-ci rejoint pourtant de fait un modèle alternatif à celui de « l’indépendance » supposée (et impossible) du certificateur, modèle que Jacquiau valorise par ailleurs : le modèle du partenariat. « En choisissant une approche fondée sur la relation de confiance et la parole donnée au consommateur, les concurrents de MH (Artisans du Monde, Bio Equitable, Minga et les autres) prêtent beaucoup moins le flanc à la contestation (p. 124). En effet « Artisans du Monde a choisi la promotion d’une « garantie de commerce équitable, basée sur le partenariat, l’auto-évaluation, l’évaluation croisée et le contrôle externe, (s’appuyant sur) les référentiels de l’IFAT (International Federation for Alternative Trade) », explique désormais Carole Reynaud-Paligot, présidente de la fédération » (id.). De même « Minga a fait le pari d’un contrôle collectif obligeant les acteurs à apporter publiquement et en permanence toutes les informations nécessaires sur leurs produits et filières, et à répondre à toutes les questions, demandes de visite ou de contrôle des consommateurs engagés dans le processus » (p. 125). Ce modèle du partenariat n’est évidemment pas sans poser lui aussi des problèmes, sur lesquels Jacquiau ne dit d’ailleurs pas un mot, mais il constitue néanmoins une alternative crédible au modèle néolibéral de « l’indépendance ».

En réalité, FLO-Cert s’inscrit manifestement plus dans le modèle du partenariat que dans celui de l’indépendance, malgré les gages donnés à la doctrine néolibérale par la création d’une filiale juridiquement indépendante. Rajoutant enfin l’incohérence à l’incohérence, dans sa façon d’épingler le « scandale » d’un cas de décertification (celle de la coopérative ISMAM, cf. encadré) pour dénoncer les pratiques de FLO, Jacquiau contribue à discréditer le modèle du « contrôle indépendant » dont il exige que FLO l’applique, et ses reproches à FLO-Cert de ne pas être partenaire des coopératives contrôlées ne l’amènent pourtant pas à demander à FLO d’appliquer le modèle du partenariat.

La décertification d’ISMAM en 2003, ou les méfaits de « l’indépendance

 »

La coopérative Indigenas de la Sierra Madre A Motozintla (ISMAM) regroupe 1300 petits producteurs de café mexicains. Elle a été victime d’un retrait de sa certification par FLO-Cert en 2003. Selon Jacquiau, qui s’appuie sur une étude menée par le chercheur P.W. Johnson, « rien ne justifiait la précipitation avec laquelle l’organisme certificateur a décidé de rompre sa collaboration avec l’ISMAM. Flo-Cert a pris la fuite, abandonnant les petits paysans sur le champ, avec leur difficultés » (p. 345). Les infractions relevées étaient pourtant sérieuses : travail des enfants, discrimination salariale contre des immigrés, vie démocratique interne quasi inexistante.

FLO-Cert a peut-être agi précipitamment, et failli à sa mission d’assistance à la coopérative en vue d’un redressement. Mais en l’occurrence, il s’est comporté comme l’aurait fait n’importe quel organisme de contrôle « indépendant » de FLO. « L’indépendance » ne signifierait-elle pas ces « contrôles purement formels, à l’anglo-saxonne » (p. 351), sans aucune dynamique de coopération entre le contrôleur et le contrôlé, à l’image de ce qui s’est passé pour l’ISMAM ? On peut aussi s’étonner de l’étonnement de Jacquiau sur les suites de l’histoire : « comble d’ironie, ‘après avoir retiré à l’ISMAM son logo du commerce équitable, FLO-Cert l’a encouragé à prendre certaines décisions en vue d’une ... recertification’, explique Pierre-William Johnson » (p. 353). Quoi de plus normal au contraire de la part de FLO que de recommander « l’amélioration de la vie démocratique de l’organisation et un plan de remboursement de ses dettes » (p. 353), pour pouvoir redresser la situation de la coopérative et la certifier à nouveau ?

Des lacunes largement partagées : le manque de fiabilité...

Certaines lacunes, que l’auteur impute exclusivement à MH, concernent tout autant les autres acteurs du commerce équitable, et pointent les limites actuelles du mouvement. Ainsi il met en cause (à sa manière quelque peu outrancière...) la qualité des contrôles menés par les inspecteurs de FLO : « à condition de ne pas être cités, craignant pour leur vie[11], des témoins affirment que certains contrôles se font parfois dans des chambres d’hôtel, dans les aéroports, où les inspecteurs reçoivent à la hâte les représentants des coopératives faîtières qu’ils sont chargés de contrôler, juste avant de reprendre leur avion pour des contrées plus accueillantes » (pp. 112- 113). Cependant, comme il le reconnaît lui-même en citant les résultats d’un contrôle de la DGCCRF, « MH n’est pas le seul à être sur la sellette » (p. 120) : « sur les 55 entités contrôlées, 11 d’entre elles, achetant directement leurs produits dans les pays en développement, n’ont pu présenter de document décrivant leur démarche » (p. 121). Ne pourrait-on pas d’ailleurs dire tout au contraire que du fait de son relativement haut degré de professionalisation, FLO-MH est probablement, de ce point de vue, l’un des acteurs les plus fiables du mouvement du commerce équitable ?

... le manque d’équité des filières...

D’autre part, la critique sur le manque d’équité de la filière vaut pour tous les acteurs du commerce équitable. Ainsi même les partisans les plus enthousiastes de l’approche « filière » n’ont pu résoudre ce que Jacquiau appelle « l’épineux problème du transport » : « personne ne peut plus ignorer les conditions sociales désastreuses qui sont réservées aux transporteurs routiers, ni aux équipages sur les bateaux ». Bien sûr, reconnaît-il, « la difficulté d’avoir des exigences, lorsqu’on expédie un conteneur sur un porteur qui en embarque 2000 à chaque traversée, est certes bien réelle et compréhensible. Mais elle confirme aussi les craintes de ceux qui s’interrogent sur le contenu et la définition de l’appellation commerce équitable, apposée sur un produit vendu en supermarché, sans autre explication » (p. 286).

Certes, mais cette difficulté montre aussi le caractère illusoire et vain de la recherche de la pureté ou du « 100% équitable » dans une société aussi dominée par le capital que la nôtre : même les organisations membres de Minga sont bien obligées de faire transporter leurs marchandises par de modernes négriers, de développer des politiques de communication et de marketing pour trouver des débouchés, d’utiliser la poste et le téléphone privatisés, etc... Christian Jacquiau lui-même (tout comme Attac...) n’est pas exempt de ce type de contradictions, puisque son pamphlet pour un commerce 100% équitable paraît chez un éditeur 100% capitaliste (Mille et Une Nuits est un département de la librairie Arthème Fayard, filiale de Hachette, donc du groupe Lagardère, par ailleurs grand marchand d’armes devant l’éternel...)[12].

... la sélectivité...

Jacquiau reproche à MH d’exclure de fait les paysans les plus marginaux de son système : « les paysans les plus pauvres, ceux qui ne peuvent s’offrir le luxe de la certification, ceux-là même qui auraient le plus besoin du secours d’un commerce un peu plus équitable, sont laissés sur le bas côté du darwinisme économique » (p. 120). En effet, pour MH, « cela n’a pas de sens de certifier un groupe qui n’a pas la capacité d’entrer sur le marché » (p. 116). Mais ce problème est bien connu de tous les acteurs du commerce équitable : pour que les consommateurs achètent les produits et restent fidèles, il faut leur offrir un approvisionnement régulier à un niveau de qualité élevé et constant, ce qui exclut forcément les communautés de producteurs les plus fragiles. Le commerce équitable ne peut concerner que des communautés de producteurs organisées et suffisamment stables pour soutenir la concurrence sur le marché : c’est une limite inhérente à la stratégie même du commerce équitable, qui repose sur une insertion économique par le marché.

... l’élimination des intermédiaires...

L’auteur est particulièrement véhément contre la politique d’élimination des intermédiaires menée par FLO-MH. Ceux que FLO appelle les « coyotes », ces commerçants qui achetaient aux petits producteurs pour revendre au torréfacteur ou à l’exportateur, jouaient selon Jacquiau un rôle social indispensable : « le colporteur est attendu. On le guette. On lui vend. Et on lui achète aussi. Il ne se borne pas à venir chercher la production dans les villages. Il fait aussi office de commerçant ambulant (...) Tout ceci crée un lien social très fort »[13] (p. 62-63). La création de coopératives, exigée par FLO-MH pour labelliser les producteurs, met en effet au chômage ces intermédiaires.

Mais cette critique néglige les phénomènes bien connus d’usure et d’exploitation précapitaliste (« les coyotes et les chefs de village, détenant le monopole, avaient l’habitude d’imposer des prix abusifs », p. 64[14]). Et surtout, la critique occulte complètement le choix stratégique de l’organisation collective des producteurs : « il fallait faire en sorte que les paysans puissent s’organiser pour présenter des produits de qualité et réduire les intermédiaires avec les pays développés, c’est là la première tâche de notre association » (van der Hoff et Rozen, cités p. 64). L’organisation des petits producteurs en coopératives, et celles-ci en coopératives faîtières, est en outre une condition indispensable pour renforcer leur positions d’acteurs politiques sur la scène nationale et internationale (y compris face à FLO-MH). FLO-MH, comme d’autres acteurs du commerce équitable, fait d’ailleurs pression (sans doute par paternalisme chrétien[15] néo-colonialiste...) pour que ces coopératives adoptent un fonctionnement démocratique.

Tout à sa défense des petits intermédiaires, Jacquiau ne voit absolument pas l’intérêt de l’organisation collective des producteurs. Il va même jusqu’à l’attribuer à de coupables intentions : « cette volonté farouche de MH de pousser les petits paysans à se regrouper en coopératives, puis les coopératives en unions de coopératives », aurait en réalité pour but « d’éloigner les inspecteurs de ceux qu’ils sont censés contrôler » (p. 341) ! C’est montrer une totale incompréhension d’un enjeu politique majeur, la capacité du commerce équitable à favoriser des démarches d’organisation collective autonome des producteurs.

Trahison sans vergogne ?...

Dans sa fureur purificatrice, Christian Jacquiau accuse FLO-MH d’avoir trahi les idéaux du commerce équitable. Les épithètes assassins pleuvent : FLO-MH est « le lubrifiant qui permet à la machine ultralibérale de commettre ses forfaits en bonne conscience » (p. 84), fait partie de ces « complaisantes et médiatiques organisations dites ‘non gouvernementales’, bien que, parfois, dégoulinantes de subventions publiques » qui ne visent qu’à « accompagner et cautionner nos bienveillantes transnationales » (p. 203) ; elle a « des fins purement mercantiles », sert « d’alibi et de marchepied au pouvoir politique », « l’accompagne dans ses basses besognes » et « collabore à une démarche néocoloniale trahissant honteusement l’idéal de milliers de militants sincères, manipulés par ces discours humanitaires et tiers-mondistes derrière lesquels se réfugient les acteurs de la spoliation des plus pauvres » (p. 445). On se demande seulement pourquoi Jacquiau recule devant ce à quoi toute sa démonstration amène logiquement, un appel au boycott des produits labellisés MH.

ou divergences politiques normales au sein du mouvement ?...

Pourtant, et à nouveau sans craindre l’incohérence, l’auteur montre bien comment les initiatives contestables de MH ne lui valent pas d’être excommunié et banni du mouvement, mais provoquent bien plutôt un vif débat politique, entre acteurs qui se reconnaissent des objectifs et des méthodes communs mais divergent sur d’autres. Jacquiau reconnaît d’ailleurs l’existence d’un débat politique légitime : « fondamentalement, les points de désaccord portent sur les objectifs à assigner au commerce dit équitable. Les uns ne veulent y voir qu’un instrument de régulation, un outil destiné à atténuer les effets des catastrophes engendrées par l’inéquité des échanges économiques mondialisés ; pour les autres, il pourrait être demain l’instrument de la refondation des relations et humaines, première marche qui mènera à cet « autre monde » qu’ils appellent de leur vœux. Ainsi deux conceptions du commerce équitable s’affrontent-elles durement : la vision « produits », soutenue par Max Havelaar et ses partenaires, et l’approche « filières », défendue depuis sa création par l’association Minga, vision à laquelle le mouvement Artisans du Monde s’est récemment rallié » (p. 15).

La dernière phrase fera sourire les militants d’Artisans du Monde, mais l’important n’est pas là : nous sommes bien dans un débat au sein d’un mouvement social, celui du commerce équitable. Tout comme au sein du mouvement ouvrier ou du mouvement altermondialiste coexistent des tendances plus ou moins radicales, qui coopèrent quand c’est possible[16], tout en s’affrontant parfois à propos des objectifs et les moyens de leur action. Le choix de recourir à la grande distribution n’a d’ailleurs pas toujours été un clivage au sein du mouvement. Jacquiau rappelle la campagne menée en 1998 par MH, Agir Ici et le CCFD pour exiger des supermarchés qu’ils référencent les produits MH : les cartes postales « exigez des produits éthiques » sont diffusées massivement par les militants, signées par les consommateurs et envoyées aux responsables de la grande distribution. « Artisans du Monde, de nombreux comités locaux d’Attac[17], Emmaus, tous ont relayé cette campagne » (p. 233).

Même tout récemment, Artisans du Monde s’est très sérieusement posé la question de la grande distribution. Lors de son congrès de 2005, « trois scénarios sont proposés au vote des militants : une démarche active en direction de la grande distribution, avec une réelle volonté de développer les ventes par ce biais ; une démarche n’excluant pas la grande distribution, mais recherchant un équilibre sur plusieurs réseaux de distribution ; une démarche s’appuyant sur les réseaux de proximité, de l’économie sociale et solidaire et de commerce équitable à l’exclusion de la grande distribution » (p. 263). Les militants ont choisi le troisième scénario à une large majorité, mais les deux autres avaient aussi des partisans.

... même au sein de FLO

Même chez FLO, les débats internes sont vifs au sujet des rapports avec les transnationales. Réagissant à l’accord signé en Grande Bretagne avec Nestlé, Fairtrade Transfer Italie (membre de FLO en Italie), après avoir rappelé qu’elle « croit en la possibilité de développer le marché du commerce équitable en partenariat avec des entreprises internationales », s’insurge contre cet accord dans lequel il ne reconnaît pas les valeurs qu’il défend, et propose un critère simple pour distinguer les entreprises fréquentables et les autres : « FTI croit que le développement du commerce équitable ne devrait pas impliquer des entreprises qui sont sous le coup de campagnes internationales de boycott, comme c’est le cas pour Nestlé » » (p. 154). Jacquiau ajoute que « Max Havelaar Italie exige à présent que la politique globale du réseau soit réexaminée dans les plus brefs délais » (p. 155). CTM Altromercato, une autre grande organisation italienne, affirme que « l’affaire Nestlé doit avant tout servir à tout le mouvement du commerce équitable, à une échelle globale (FLO, militants et surtout... consommateurs sensibilisés) comme un questionnement ultérieur sur les réelles compatibilités des deux modèles à l’intérieur d’un même concept (...) CTM Altromercato demande aux consommateurs de continuer à acheter des produits aux couleurs de FLO mais d’exercer la plus grande vigilance quant aux structures qui importent et commercialisent les produits équitables » (p. 156).

Le mouvement espagnol « por un comercio justo » a lui aussi pris position contre le monopole de FLO sur la certification du commerce équitable : « nous sommes favorables à ce que les différents réseaux d’organisations du commerce équitable commencent à créer un système collectif de vérification en renforçant la transparence de leur mouvement. Nous soutenons la création d’un label pour garantir l’appartenance d’une organisation au mouvement du commerce équitable, à l’image du label créé par les organisations de l’IFAT qui se reconnaissent dans la dynamique autogestionnaire du mouvement d’un commerce équitable » (p. 434).

L’ampleur des réactions aux récentes dérives de FLO, y compris en son sein même, montre que le mouvement du commerce équitable connaît une vraie maturation politique. Il n’est certes pas impossible qu’à l’avenir FLO décide de négliger les critiques et de s’engager résolument dans la voie d’une collaboration systématique avec les multinationales pour affirmer son hégémonie commerciale au détriment du mouvement. Coupée de son ancrage militant, elle sera alors amenée à composer de plus en plus avec les exigences du capital pour résister aux initiatives concurrentes de labellisation au rabais. Déjà, comme le signale Jacquiau lui-même, certaines transnationales qui jugent son cahier des charges trop exigeant cherchent à contourner FLO. Ainsi Kraft Foods (le torréfacteur du fameux « Carte Noire ») « s’appuie sur des organismes tels que Rainforest Alliance ou Utz Kapeh, deux signatures qui commencent à faire de l’ombre à MH en Europe » (p. 174) : « les industriels de l’agroalimentaire semblent de moins en moins disposés à se ranger sous la bannière d’une marque-label privée[18] qu’ils ne maîtrisent pas. A l’instar du géant Kraft Foods, l’Italien Lavazza et le français Carrefour (pour ses marques propres) ont décidé de se passer des services de celui qui prétend être le label universel du commerce équitable » (p. 176). FLO-MH se trouve donc à la croisée des chemins ; mais sa rupture avec le mouvement du commerce équitable et avec le mouvement altermondialiste n’est ni souhaitable ni inévitable.

L’ouvrage de Jacquiau participe d’un débat salutaire et pose de bonnes questions : mais on peut craindre que ses excès n’affaiblissent la cause qu’il voudrait défendre. Plus fondamentalement, la violence de la dénonciation et le non-respect du contradicteur marquent des ruptures avec l’esprit qui a fait jusqu’ici la force du mouvement altermondialiste. Il serait dangereux de revenir à des méthodes de débat qui ont coûté très cher aux mouvements d’émancipation dans le passé. La phase actuelle de relative stagnation idéologique et politique du mouvement alter favorise, comme toujours, des glissements vers la recherche des « traîtres » et des « ennemis de l’intérieur ». Il faut souhaiter que de telles crispations sectaires restent des exceptions, car l’adversaire - le capitalisme néo-libéral - ne cesse d’approfondir son offensive.

Annexe 1 Florilège[19]

-  Avec la fin de l’accord international sur le café (AIC) en 1989 : « le prix payé au producteur chute de 7000% et devient inférieur à ce qu’il lui en coût pour produire sa récolte » (p. 18) [20]. Chuter de 100% signifie perdre toute sa valeur ; chuter de 7000% ne signifie rien.

-  « Un kilo de café vert payé au paysan ougandais 0,14 dollar, après transformation sous sa forme soluble (...), son prix atteint 26,40 dollars le kilo en supermarché, ce qui représente alors, en tenant compte des pertes de poids au cours des différents traitements, 7000% de plus-value entre le prix à la production et le prix à la consommation ! » : encore 7000%, mais toujours aucun sens (que vient faire la plus-value là dedans ?).

-  « Jamais les pauvres n’ont été aussi pauvres que depuis que les thèses de Rawls ont été reprises à leur compte par l’OMC, le FMI et la Banque Mondiale » (p. 33). Les connaisseurs de John Rawls seront tout ébahis d’apprendre que ces organisations ont adopté la théorie de la justice de ce philosophe libéral, défenseur d’un égalitarisme exigeant.

-  « ‘Un produit équitable, c’est un produit qui évite les fluctuations du marché’, assure E. Leclerc. Pourtant les fluctuations peuvent parfois avoir du bon... lorsqu’elles sont à la hausse. » Vous connaissez des fluctuations à la hausse qui ne sont pas suivies de fluctuations... à la baisse ?

-  Quand le prix du marché dépasse celui fixé par FLO-MH, celle-ci garantit le prix du marché (effet de cliquet) : mais cela « réduit comme peau de chagrin la part de l’équitable contenue dans un paquet de café MH » (p. 306). Evidemment : si le marché paie (provisoirement) un prix correct, la garantie de prix par MH perd (temporairement) de son intérêt...

-  « MH France, en se présentant abusivement comme le label exclusif du commerce équitable, contribue à une marchandisation symbolique du concept, qui crée une confusion au sein de l’opinion » (p. 251) : une marchandisation du commerce, quelle perversité...

-  « Pour payer quelques centimes de plus le café des petits producteurs pauvres il ne faut rien demander aux torréfacteurs. Ou presque. Ils peuvent éventuellement être amenés à préfinancer 60% de la récolte (...) un engagement en trompe-l’œil, puisque cela n’a rien de systématique et que au prix où le café est acheté, les 60% ne représentent en fait pas grand chose » (p. 60) : encore l’admirable logique qui veut que « trois fois rien, même multiplié par deux, c’est toujours pas grand chose » (p. 333)...

-  (Les auditeurs de FLO, c’est à dire les experts qui contrôlent l’application du cahier des charges) « ont mis au point quelques petites astuces fort rémunératrices. Comme la facturation de leurs prestations calculée sur la base du prix du paquet de café pris dans sa globalité - soit 3 euros en moyenne, prix de vente au consommateur - au lieu du prix de la seule matière première (le café en grain, en vrac), payé 0,59 euros au producteur (...). L’astuce fait une bien jolie différence ! De cinq à quinze fois plus d’honoraires pour les auditeurs qu’il ne devrait théoriquement leur revenir ! » (p. 68) : Etrangement pour un consultant, l’auteur ne comprend pas que la base qui sert à calculer la rémunération du consultant et le taux qui s’applique à cette base sont deux conventions interdépendantes, et qu’on ne peut pas changer l’un sans l’autre. Si les consultants gagnaient 5 à 15 fois plus dans le commerce équitable que dans d’autres secteurs, ça se saurait...

-  « Sur le continent africain 70% de la population active vit de l’agriculture. Or l’activité agricole africaine ne représente que 3% du chiffre d’affaires mondial de l’industrie agrochimique. L’aubaine n’a pas échappé à Bjorn Neumann, le responsable de Monsanto pour l’Afrique du Sud, qui ne cache pas ses intentions de développer ce « grand marché potentiel » » (p. 192). il n’y a aucun rapport ni logique ni économique entre les deux chiffres cités.

-  « Le cheval de Troie de la grande distribution au Sud » : Tout un chapitre, qui porte ce titre, décrit et critique la pénétration de la grande distribution au Sud. Le contenu de ce chapitre ne porte aucunement sur le commerce équitable, mais son titre le suggère par un procédé subliminal .

-  « Le prix du café MH vaut pour tous les pays quel que soit le taux d’inflation du pays de production » (p. 311) (en note : « à titre d’exemple, pour les seules années 2000, 2001 et 2002, l’inflation a été respectivement de 6,4%, 4,7% et 3,8% au Mexique, 6,8%, 7,3% et 4,6% au Brésil, (....), ou encore de 37,7%, 13% et 8,5% en Equateur ») : l’auteur accuse FLO d’ignorer l’inflation du pays du producteur pour déterminer son prix garanti, alors que le prix est garanti en dollars US, et n’est donc aucunement impacté par l’inflation locale, en régime de changes flottants comme aujourd’hui.

-  « Pour MH, ‘équitable ET bio’ ne sont déjà plus les seules garanties anti-OGM. Alors que le bio garantit, de fait, l’absence de manipulations génétiques, l’équitable seul ne saurait suffire à apporter de réelles garanties anti-OGM. Dès lors deux (et seulement deux) combinaisons sont possibles : ‘bio’ » ou ‘équitable ET bio’. » (p. 211). Je cherche encore ce que l’auteur a bien pu vouloir dire.

Annexe 2 Les jeux des sept erreurs

Selon C. Jacquiau « un esprit critique découvre au moins sept erreurs qui caractérisent ce type de commerce équitable (FLO-MH) : 1) aucun effort n’est demandé à l’importateur (bien sûr, puisque MH ne labellise que le produit, l’importateur est en général une entreprise capitaliste) 2) aucun effort n’est demandé au torréfacteur qui réalise le même chiffre d’affaires, les mêmes marges et engrange les mêmes bénéfices, équitable ou pas (idem) 3) aucun effort financier n’est demandé au distributeur, pourtant le grand gagnant de l’opération (idem) 4) les intermédiaires locaux ont disparu (oui, parce que les producteurs se sont regroupés en coopératives...) 5) sur le prix d’un paquet de café équitable MH, 80% vont au non-équitable et 20% seulement à l’équitable (ça découle bien sûr des points 1., 2. et 3.) 6) aucune remise en cause, aucune demande formulée auprès des réseaux de la grande distribution (...), aucune exigence quant aux conditions de traitement des salariés des transporteurs routiers ou maritimes, pas davantage à l’égard des salariés des distributeurs : caissières, magasiniers, caristes et autres chefs de rayon, etc (bien sûr MH devrait mettre à genoux tous ces capitalistes) 7) le client est roi. Sur son trône le pauvre « consommacteur » n’a qu’à payer le prix : pour « donner » 0,39 euros de plus à la coopérative du petit producteur, il déboursera 0,46 euros de plus à la caisse de son supermarché pour le même paquet de café frappé cette fois du fier logo de la marque MH » (pp. 302-303). (quelle aumône, à peine deux fois plus que le prix du marché)

Le même jeu pourrait être proposé concernant Artisans du Monde ou Minga, avec la même mauvaise foi :

1. En s’imposant l’équité tout au long de la filière, donc de ne recourir qu’à des (petites) structures militantes, AdM et Minga s’interdisent de proposer des débouchés à un nombre significatif de petits producteurs 2. En favorisant le regroupement des producteurs en coopératives AdM et Minga ruinent les petits intermédiaires locaux 3. En commercialisant 100% de la production de leurs partenaires AdM et Minga tissent une relation exclusive et paternaliste avec ceux-ci 4. En s’imposant l’équité tout au long de la filière AdM et Minga gardent les mains propres mais confinent le commerce équitable à une échelle microscopique qui ne dérangera jamais personne 5. En utilisant le travail de bénévoles dans leur réseau de commercialisation AdM et Minga font une concurrence déloyale aux petits commerçants du Nord 6. En faisant eux-mêmes le cahier des charges, la certification, le contrôle et la commercialisation, AdM et Minga sont juges et parties, et le consommateur doit les croire sur parole 7. En assurant eux-mêmes la certification et le contrôle, AdM et Minga font une concurrence déloyale aux auditeurs indépendants du Sud et du Nord...

Annexe 3 Révélation : les « putschistes » d’ATTAC au service de... Max Havelaar

Christian Jacquiau apporte de surprenantes « révélations » sur le conflit interne qui secoue Attac, lu au prisme des débats du commerce équitable. Au début de son livre il s’appuie à plusieurs reprises sur le projet d’ouvrage collectif (auquel il a été initialement associé) élaboré par le groupe de travail « Economie solidaire et démocratie économique » du conseil scientifique d’Attac. Il cite notamment E. Bucolo (co-rédactrice de l’ouvrage) ainsi que l’un des coordonnateurs, moi-même (TC). Plus loin : « ‘l’inspection est faite par des consultants free-lance basés dans les continents où vivent les producteurs’, soulignent, avec méfiance, les experts du groupe de travail ‘Economie solidaire et démocratie économique’ du conseil scientifique d’Attac France, s’appuyant sur les travaux de Pierre-William Johnson (p. 113). Un peu plus loin à nouveau, à propos de l‘auditeur « indépendant » de FLO : « S’il refuse la labellisation de nombreux produits, il met en péril sa pérennité. Son indépendance est donc limitée’, constate le groupe de travail « Economie solidaire et démocratie économique » d’Attac France » (p. 114).

Puis, très curieusement, à la p. 331 (dans une grosse note de bas de page, qui vaut d’être citée intégralement), le même projet d’ouvrage, sur lequel l’auteur s’est appuyé, change brutalement de nature : « la publication par le mouvement Attac d’un petit guide du commerce équitable, tout entier consacré à la gloire de Max Havelaar - puisque rédigé en grande partie de la main de Vincent David (ex-chargé des relations extérieures de MH !) assisté, entre autres, de quelques « amis » de la marque invités à y participer, est curieusement devenu un enjeu majeur pour les « putschistes » - membres du conseil d’administration et du conseil scientifique d’Attac France - qui tentent depuis de nombreux mois, contre la volonté de la grande majorité des adhérents de l’association, de prendre le pouvoir pour mieux neutraliser ce mouvement qui les dérange dans leur léthargie légendaire. Après Accor, Leclerc, MacDo, Nestlé, Starbucks, Dagris, Amnesty International, Attac cèdera-t-elle aux sirènes de Max Havelaar, alors que la Confédération Paysanne a refusé ses avances ? » (note p. 331) .

Précisons que les membres de ce groupe de travail étaient initialement Elisabetta Bucolo (Sed-Lise), Anne Olivier (Artisans du Monde), Vincent David (Max Havelaar), Olivier Hauville (Plate-forme du commerce équitable), Véronique Gallais (Action consommation), Thomas Coutrot (Conseil scientifique Attac), Christian Jacquiau, Pierre-William Johnson (consultant et chercheur), Thierry Brugvin (Conseil scientifique Attac), Thomas Coutrot (Conseil scientifique Attac), Jean-Louis Laville (Sed-Lise) ; Philippe Merlant (membre du CA d’Attac) avait assuré la relecture et la finalisation du projet au nom de la Commission développement durable et économie solidaire du CA d’Attac qu’il animait. Pour des raisons opposées, C. Jacquiau et P.W. Johnson d’un côté, V. David de l’autre, avaient retiré leur signature. En avril 2006 la publication de cet ouvrage a été bloquée par le Bureau d’Attac pour des raisons embrouillées, renvoyant à la fois aux conflits dans Attac et au sein du mouvement du commerce équitable. Apprécions enfin la clairvoyance de l’auteur, à la lumière de la fraude électorale qui a privé les « putschistes » de leur victoire à l’élection du Conseil d’administration par l’AG d’Attac de juin 2006...

[1] Principal importateur français de coton africain, Dagris fournit des fabricants de t-shirts en coton labellisé équitable par MH, alors que dans le même temps il participe au financement de la recherche pour le développement du coton OGM en Afrique.

[2] Notamment l’article 60 de la loi du 2/08/06, qui stipule que « le commerce équitable organise des échanges de biens et services entre des pays développés et des producteurs désavantagés situés dans des pays en développement », reprenant une définition strictement « Nord-Sud » du commerce équitable, au grand dam de Minga et de la Confédération Paysanne, qui ont lancé une pétition exigeant l’abrogation de ce texte.

[3]Les coulisses du commerce équitable ; mensonges et vérités sur un petit business qui monte, Mille et Une Nuits, 2006.

[4] Voir mon livre Démocratie contre capitalisme, La Dispute, 2005

[5] On trouvera aussi ci-dessous (annexe 2) des interprétations étonnantes du conflit interne à Attac, lu par Christian Jacquiau au prisme du commerce équitable.

[6] Jacquiau montre que MH utilise seulement depuis 2002 le terme « label » (au lieu de « garantie »), pour des raisons essentiellement commerciales : « il s’agit d’un marché en plein essor et la question posée quant à l’utilisation possible ou non du terme ‘label’ n’est donc pas sans conséquences », explique Jean-Pierre Doussin (Président de MH) » (p. 99).

[7] Jacquiau néglige le fait que Max Havelaar n’est pas seulement une marque commerciale mais aussi une ONG militante. On n’apprend qu’incidemment à la p. 391, à l’occasion d’une dénonciation d’un « guide des objections au Commerce Equitable MH » à destination des militants, que MH a justement des « militants » et des « groupes locaux » (combien ? où ? que font-ils ? Jacquiau n’en dit rien).

[8] A la p. 304, Jacquiau note à juste titre les fluctuations dans la présentation des chiffres de MH (selon les années le différentiel affiché entre le revenu du paysan FLO et le revenu du paysan non labellisé peut valoir de 1 à 2, de 1 à 3 ou de 1 à 4). Mais personne ne conteste que le prix garanti au niveau MH soit le plus souvent avantageux par rapport au prix du marché (cela dépend bien sûr du niveau, fort variable, de ce dernier), et offre une sécurité bien plus grande.

[9] F. van der Hoof et N. Rozen, L’aventure du commerce équitable, cité par Jacquiau p. 384. La seule autre étude citée par Jacquiau (pp. 319-320), celle de Gilles Roche sur « Cacao et commerce équitable », compare deux coopératives (équatorienne et dominicaine), l’une certifiée par MH mais qui ne vend que moins de 10% en équitable, l’autre vendant 100% de sa production à Bio Equitable ; logiquement, le surplus de rémunération pour les producteurs de la première (15 dollars par famille et par an) est bien moindre que pour la seconde (611 dollars). (Ce dernier montant est d’ailleurs tout à fait considérable. En moyenne, l’estimation de MH est de 50 dollars par personne (cf. p. 261), soit environ 200 dollars par famille et par an).

[10] Ce qui ne signifie pas qu’il n’y en a pas (on peut viser un développement impétueux de réseaux de commercialisation équitables, au Nord et au Sud), mais que les anathèmes ne servent à rien.

[11] On se surprend ici à espérer qu’après les révélations qu’il a eu le courage de faire sur le compte de FLO-MH, Christian Jacquiau dispose désormais d’un garde du corps.

[12] Contradiction qui n’épargne pas Attac, qui publie tous ses ouvrages chez le même éditeur.

[13] Il s’agit d’un extrait d’un entretien avec Anne Brochier, que Jacquiau reprend explicitement à son compte.

[14] Il s’agit d’une citation de F. van der Hoff et N. Rozen, les fondateurs de MH, tirée de leur ouvrage « L’aventure du commerce équitable ».

[15] L’insistance à taxer FLO-MH « d’association confessionnelle » du fait des origines religieuses de ses fondateurs aboutit à un curieux contresens. Selon Michel Besson (de Minga), dont Jacquiau reprend à son compte toutes les affirmations : « MH retombe sur l’approche religieuse qui veut que tous les commerçants et ceux qui manipulent de l’argent sont des voleurs » (p. 66). C’est oublier que FLO s’est surtout développée dans des pays protestants...

[16] Le mouvement anti-CPE a bien illustré bien la fécondité de la coopération entre organisations syndicales, qui se critiquent pourtant de façon virulente sur bien d’autres sujets...

[17] Affirmation curieuse, car Attac n’a été créée qu’en juin 1998, et ses comités locaux se sont surtout développés l’année suivante. D’ailleurs, dans l’article vantant l’ouvrage de Jacquiau sur le site d’Attac, ( http://www.france.attac.org/article.php3 ?id_article=6195) et qui décrit la campagne « exigez des produits éthiques », la référence à la participation de comités Attac a disparu.

[18] FLO MH.

[19] Je reprends ici quelques uns des passages les plus surprenants du livre ; ce florilège est malheureusement très partiel, mais le temps et l’espace me sont comptés...Mes commentaires sont en italiques.

[20] Il s’agit d’une citation de Florence Amalou, « Le commerce équitable, plus strict et plus juste », Le Monde, 26 mai 2005, que Jacquiau reprend clairement à son compte.

Vous êtes sur un site internet créé avec le système de publication SPIP.